Luciole

Il était une fois, dans un petit bungalow d'une bourgade du Nord, dans un hameau dénommé Commecébeau, la famille Vigneault. Vivait avec elle une étoile toute spéciale qui, sous des apparences parfaites, camouflait une certaine fragilité. La star du solstice d'hiver ne doutait pas du regard aimant de la maisonnée sur elle mais la peur constante de la critique l'habitait quotidiennement. Laissez-moi vous raconter l'histoire de Luciole...


Dans les dernières semaines, la neige avait neigé un joli tapis tout de blanc classique. La sage-femme et le docteur du patelin, soulagés de constater un répit d'intempéries, attendaient le prochain appel. Certes, la pandémie avait déconfituré moult couples mais en avait confinés kekkes-uns dans un élan d'amour consolatoire. Bien entendu ce qui devait arriver arriva. Un boom de poupons pour le réveillon! Leurs prédictions calculaient vingt-deux accouchements et demi étalés sur trois jours - le demi, c'était pour les voisins Simoneau: ils attendaient des jumeaux. Restreints dans le breuvage festif, les accoucheurs, sur le qui-vive, carburaient au suc' à crème...


- Yo! Yo! secoue-toi le serpentin pour m'éventer les cinq branches. Encore une bourrasque de chaleur!

- Calme-toi Luciole! T'énerve pas pour rien. Regarde, tout est prêt pour accueillir le dernier petit Vigneault. Sa chambre douillette guette son arrivée et en futur papa prévenant, Hugo, nous a orchestré l'ornement en sachant que l'imprévisible pouvait se poindre le bout du nez à tout moment. Détends-toi... tout est sous contrôle.

- Tu sais, c'est moi qui règne sur notre demeure. J'ai examiné chaque brin de mon fourreau flamboyant cette nuit; j'ai frotté quelques minuscules salissures jusqu'aux petites heures du matin. Je veux laisser une bonne impression à l'enfançon; le petit Léo doit être totalement fasciné par ma prestation.

- Euh, ma belle, tu n'es pas seule au sommet dans cette affaire. Tu oublies les boules de verres multicolores, les anges tout en louanges, les lianes de cannes véganes, le train sifflant tournoyant, les ampoules nous éclairant la bouille... Et moi! Je te ferai remarquer que je scintille de mille feux sur nos rameaux avec mon boa chatoyant.

- Je sais! Je sais! N'empêche, je suis l'étoile de ce sapin. Je ne voudrais décevoir personne... Je ne dors déjà plus depuis quelques nuits et le bébé n'est même pas encore arrivé!


Tous attendaient le petit Léo. L'arbre majestueux, auréolé, trônait au milieu du salon. Luciole, née sous une bonne étoile, avait été choisie au magasin général par l’arrière-arrière-grand-père. Il l'époussetait, la redressait, illuminait la précieuse et l'enveloppait de papier de soie bleu dans une boite réservée que pour elle. Beaucoup de pression sur les frêles épaules de la parure... L'aïeul paternel inaugurait une nouvelle tradition familiale: le dernier-né de la lignée, possédant un minimum de capacités festives, enlignerait l'astre sur l'extrémité de la pinacée. Roméo détenait le titre officiel du Premier porteur de Luciole dans la famille Vigneault.


Le bruit de la serrure se fit entendre; Hugo, Chléo, la nouvelle maman et le petit Léo faisaient leur entrée. Le sapin retint son souffle. Luciole ajusta sa posture pour étinceler de toutes ses branches. La perfection, rien de moins... pour être à la hauteur.


* * *


Dans les dernières semaines, la neige avait neigé un duvet immaculé sur toutes les féeries extérieures. Léo peinait à se déplacer sur de petites jambes assez peu sûres d'elles dans un habit chaud trop encombrant. Il s'était trempé le nez dans les flocons rafraichissants plus souvent qu'à son tour. Maintenant, la mitaine traçait son chemin entre une pelletée de poussières frigorifiées jusqu'à ses lèvres rougies.


- Celui-là! s'il peut rester dehors toute la journée on ne s'en portera pas plus mal! J'arriverai peut-être à calmer les maux de cœur.

Yo lèvent les yeux au ciel et lui répond:

- Luciole, tu ne penses pas ce que tu dis. Il ne veut pas de mal notre Léo, il apprend à marcher. Il s'agrippe à nous, tout émerveillé!

- Que veux-tu que je te dise? Il nous brasse de tous bords, tous côtés. Ça me donne le mal des transports! J'ai des étourdissements à n'en plus finir. Puis tu vois Chléo accourir... vers lui!

- Allez mon étincelle, laisse-lui une chance! Léo nous découvre vraiment pour la première fois. Noël n'est-elle pas la fête des enfants Luciole?


Yo était le sage de ce groupe hétéroclite. Remisé dans les oubliettes de nombreuses années, il avait eu comme seule compagne la solitude. Il était sorti du garde-robe, pour ensuite sortir de la boite... De Yolande la guirlande, il était devenu Yo. Yo tout court. Il aimait tout le monde, toujours prêt à aider. Yo accompagnait Luciole dans les montagnes russes de ses craintes, il les comprenait... Malgré une vie difficile de décoration de Noël, on disait de lui que le mot en "R" le décrivait le mieux. Lui, il détestait ce mot. Il avait plutôt développé un système D de débrouille dont il tirait profit au lieu de croire qu'il était... résilient. Sa présence amicale était inestimable pour toutes les enjolivures du conifère. Le jour du grand dérangement, il avait trouvé les mots justes: "Groupe! Pas de panique! vous garderez chacun, chacune votre place. Pensez-pas que c'est aujourd'hui que vous allez arrêter d'ornementer le temps des fêtes. Non mais c'est-y pas le plus splendide sapin ar-ti-fi-ciel que vous ayez jamais vu! Comme disent nos lumineuses copines, on est "settés" pour l'éternité avec ça!"

Yo était l'esprit rassembleur dans ce foyer, et entre nous, contrairement à la croyance ambiante, celui qui faisait vivre la magie de Noël chez les Vigneault.


* * *


Dans les dernières semaines, la neige avait neigé une méchante bordée! Léo adorait la poudreuse blanche et sa pelle toute neuve. Son deux ans bien campé lui permettait de participer au déneigement de l'entrée avec papa. Tout souriant, il se trouvait très grand.


Affligée d'une immense fatigue, notre étoile supérieure s'étiolait dans la supériorité. Toujours accablée de ces chaleurs et de maux de ventre récurrents, Luciole regardait l'arbre d'un air hébété.


- Tu l'as vu Luciole lorsqu'il me déposait sur les branches? Il était aux anges à décorer l'arbre avec Hugo et Chléo. Il est trop mignon!

- T'es sérieux Yo? Tu ne vois pas le résultat? Vous êtes tout en bas, il n'y a presque rien au milieu à part les quelques décos ici et là pour remplir le vide. Le père Noël ne passera pas avec ce style dégingandé. Quelle catastrophe!

- Il est haut comme trois pommes notre Léo, lui aussi veut mettre sa touche personnelle. Cette année on décore à la hauteur d'un bambin absolument charmant!

- Et moi pendant ce temps, là-haut, on ne s'occupe pas trop de moi! Je pourrais retourner dans ma boite!

- Voyons, personne ne t'oublie. Tu es là, si visible. Retrouve ton sourire Luciole, c'est le temps des réjouissances et ne t'inquiète pas pour le vieux du Pôle Nord, il viendra!


L'étoile se croyait moche. Pour contrer sa peur du jugement, elle déployait des efforts inutiles afin d'éviter tout reproche alors qu'elle accomplissait convenablement son travail: celui d'être là, tout simplement, pour susciter les ho! et les ha! d'admiration. Tout le monde le savait, excepté la principale intéressée...


* * *


Dans les dernières semaines, la neige avait neigé une belle tempête pour le troisième anniversaire de Léo. Les joies de l'hiver avaient envahi tout le village, un pur bonheur pour plusieurs petits covichoux.


Les congères tassées, le chemin rouvert, l'enfilade de tuques dandinantes était de retour à la garderie. On se serait cru dans un atelier plutôt connu. Des petits lutins enjoués coloriaient, découpaient, collaient et en rajoutaient toujours plus: il n'y en avait jamais trop! L'effervescence noëllesque, contagieuse, frappait aussi les enfants majeurs et vaccinés! Sur un fond de

« Vive le vent » et de « Mon beau sapin », des petits doigts plus ou moins habiles fabriquaient le cadeau de Noël pour les parents. Ça chantait, ça ricanait et ça brillait jusque dans les crinières gommées. Bref, ça trépignait de joie et d'impatience! On attendait le jour fatidique pour remettre le plus beau cadeau « fait garderie ».


- Laisse-moi tranquille! J'ai l'estomac noué, ça fait mal... et j'ai tellement chaud! Maudites bouffées, je n'en peux plus!

- Luciole! Luciole, regarde-moi, nous allons faire quelques om pour calmer tout ça. Allez, tiens ma main, je suis près de toi. Allez... ooooommmmm...

- Non! Ça ne fonctionne pas! Arrête de vouloir m'enguirlander dans tes manœuvres relaxantes.

- Je ne t'enguirlande pas, ne sois pas effrayée. Cet arbre est énorme Luciole! Et chacun, chacune y brille à sa façon. Regarde autour de toi, nous sommes tous là, tu restes la seule et unique Luciole...


Tout fier, le petit Léo avait offert son cadeau à ses parents. Dans le sac de papier brun attaché d'un ruban vert se trouvait... une étoile. Confectionnée dans un double carton jaune judicieusement perforé, une torsade de laine rouge zigzaguait à travers les trous retenant ensemble les deux morceaux. En son centre, des paillettes aux airs de « ça va bien aller » enflammaient ce nouveau joyau. Chléo avait retiré Luciole de la plus haute branche et l'avait installée en contre-bas pour que Léo, dans les bras d'Hugo, installe tout en haut la nouvelle étoile...


Vous devinez la suite... Dans notre bourgade du Nord, dans les petits bungalows, naquit une constellation d'étoiles toutes plus différentes les unes que les autres sauf pour l'attribut unique... d'être toutes un peu croches. Cet événement, de par le monde entier, marqua les imaginaires et on le baptisa « Le boom d'étoiles de Commecébeau ».

* * *


Dans les dernières semaines, la neige avait neigé une avalanche colorée d'émotions dans le cœur de Luciole. Elle observa sa trajectoire déroutante pour mieux se comprendre. Yo, en chef digne de ce nom, avait mis sur pied une ribambelle affectueuse pour entourer l'étoile ancestrale; elle découvrit, reconnaissante, qu'elle avait les meilleurs amis du monde.


Affichant une beauté toute neuve, sans artifices et sans flafla, Luciole, près du train sifflant tournoyant, bienveillante parmi les siens... rayonne d'une sage splendeur. Confiante, notre étoile entrevoie avec beaucoup de plaisir une infinité de célébrations de Noël chez les Vigneault...


Et c'est sur ce dénouement heureux, les enfants, que je vous souhaite un joyeux temps des fêtes!

Ho! Ho! Ho! Ho! Ho!

Isabelle Goupil

12 décembre 2021


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